Du bruit dans Landerneau
À l’origine de l’expression
Si les origines de l’expression "La lune de Landerneau" sont obscures, en revanche, tout le monde s’accorde sur celle "du bruit dans Landerneau" qui se décline aujourd’hui à l’infini.
Une comédie d’Alexandre Duval "Les Héritiers"
Né à Rennes en 1767, l’auteur a écrit 60 comédies, drames et opérettes. La pièce de théâtre "Les Héritiers", appelée encore "Le Naufrage" est représentée pour la première fois au Théâtre français, le 27 novembre 1796. La scène se passe dans un château des environs de Landerneau, dont le propriétaire, Antoine Kerlebon, vient de faire naufrage. Porté disparu, son inattendu retour surprend son valet Alain qui s’exclame "Antoine, oh le bon tour, je ne dirais rien ; mais cela fera du bruit dans Landerneau". L’expression plut au public qui s’empressa de l’utiliser chaque fois qu’un évènement inattendu se produisait.
D’autres origines plus floues
Certains écrits rapportent que ce bruit peut être attribué aux charivaris, les bruyants tapages qui entouraient le remariage des veuves et qui attiraient la réprobation de l’église. À cette occasion, un épouvantable tintamarre était organisé avec crécelles, casseroles et cloches, dans l’espoir d’éloigner l’esprit du défunt mari. Les acteurs se couvraient de peaux de bœuf dont les cornes étaient chargées de bougies. Selon d’autres sources, chaque fois qu’un prisonnier s’enfuyait du bagne de Brest, les gardiens tiraient le canon.
La définition de l'expression
En 1996, sous la plume du journaliste Patrice Louis paraît un ouvrage intitulé "Du bruit dans Landerneau, dictionnaire des noms propres du parler commun". Ce guide rassemble et décrypte plus de 400 expressions populaires. Dans sa définition de la locution landernéenne, il évoque la pièce de Duval et définit ainsi l’expression : "se dit pour un cancan, une nouvelle de peu d’importance, mais de nature à piquer la curiosité publique."
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L'affaire Cadiou
Ce fait divers appelé aussi Mystère de la Grande Palud a défrayé la chronique au début du XXe siècle à Landerneau et fait beaucoup de bruit...
La disparition de Louis Cadiou
Le 4 février 1914, Louis Cadiou, directeur de l'usine de la Grande Palud est retrouvé mort dans un bois près de l'usine. Qui était-il ? En 1907, un industriel allemand fonde à 4 km de Landerneau, au lieu-dit la Grande-Palud, à la Forest-Landerneau, une usine de blanchiment de coton, pour la fabrication des poudres de guerre. Elle est rachetée en 1909 par Julien Legrand, ancien maire de Landerneau, la direction technique de l’établissement étant confiée à Louis Cadiou. Seul maître de l’établissement, il s’assure alors le service de l’ingénieur Louis Pierre.
Une mort suspecte
Les affaires semblent très prospères. Mais, coup de théâtre, l’administration militaire soupçonnant Louis Cadiou de fraudes le raye du nombre des fournisseurs de l’armée, en 1913. Peu après, il disparaît mystérieusement entre le 29 et le 31 décembre de la même année. Son corps est retrouvé un mois plus tard dans un bois proche de l’usine, sur les déclarations d’une voyante nancéenne. Dernière personne à avoir été aperçue avec lui, l’ingénieur Pierre est suspecté et arrêté. Son procès s’ouvre après la fin de la guerre 1914-1918, en 1919. Les années n’ayant pas permis d’apporter un éclairage sur cette affaire, il est acquitté.
Un mystère qui fait grand bruit
Le mystère concernant cette affaire reste entier aujourd’hui. L’histoire a fait couler beaucoup d’encre dans la presse, deux chansons lui sont dédiées et une série de cartes postales humoristiques est éditée à cette occasion. À ce jour, l’affaire n’a jamais été résolue. Dans l’une de ses émissions "Hondelatte raconte", diffusée sur Europe 1, le journaliste Christophe Hondelatte revient sur la mystérieuse Affaire Cadiou qui a fait grand bruit.
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De Landerneau à « le landerneau »
Le dictionnaire édité par Patrice Louis ajoute que "pour prendre une valeur spécifique, la locution est suivie de la préposition de, le nom de la ville prenant ou ne prenant pas de majuscule" ; landerneau est alors précédé de l’article défini.
On en retrouve de nombreux exemples dans la littérature classique : en 1886 Jules Valles utilise cette expression dans son livre "L’insurgé " : « Mais voici qu’il y a du bruit dans le Landerneau politique : Olivier s’agite et Girardin le défend. », à la page 44. Marcel Proust l’intègre également vers 1923, dans son ouvrage "À la recherche du temps perdu" quand l’un des personnages du livre affirme que "les charmantes opinions de mon neveu peuvent faire assez de bruit dans Landerneau" à la page 207.
Dans le langage journalistique contemporain, de nombreux chroniqueurs ont adopté cette formule pour qualifier un évènement important avec cependant une certaine ironie, à l'exemple de cette expression relevée dans la presse : "une grande affaire qui agite déjà le landerneau médiatique mondial… ".
La locution "dans le landerneau politique…" se décline autant dans les journaux que dans des ouvrages littéraires. Dans ce domaine, en avaril 1988, François Mitterrand s’exprime ainsi dans son discours de campagne présidentielle : "On dirige de Paris les affaires de Landerneau", démontrant que Landerneau est désormais assimilée à la ville de province par excellence.
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L'interprétation de l'artiste Marc Didou
En 2022, à l'occasion de l'exposition "Marc Didou, Vues par hasard", la Ville de Landerneau commande à l'artiste une sculpture en lien avec l'expression.
Cette Spectrale réalisée dans de l'acier découpé est l'anamorphose d'Alexandre Duval, l'auteur de la pièce "Les Héritiers" et de l'expression "Ça va faire du bruit dans Landerneau".
Pour Marc Didou :
"Ce n’est pas l’image qui m’importe mais le concept. Là aussi comme dans mes autres Spectrales, c’est la figure qui se dissimule dans la forme. La feuille de métal est découpée en demi-lune, symbole céleste qui est aussi celui de la ville. Elle est posée comme une enseigne à l’angle d’un bâtiment surplombant la cascade du pont. Le lieu est décisif parce qu’il entre en relation directe avec l’expression d’Alexandre Duval "cela va faire du bruit dans Landerneau". Avec ses remous, la rivière est le seul endroit de la ville où la rumeur est permanente tout en restant fluide et mobile, comme la voix d’un dialogue infini."
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