Morceaux choisis : une histoire de la musique bretonne

Bal de noce en pays glazig au début XXe siècle : les musiciens sont hauts perchés pour être entendus de tous.Photo Villard, Quimper, Collection Archives départementales du Finistère

 

 

Ange joueur de flûte (ou fifre).Vitrail de la chapelle Saint-Dispar, Dinéault (29), XVIe siècle. Exp

Au plus profond des temps

 

Musicalement parlant, aux temps anciens, bien avant la Révolution, la Bretagne ne se distingue pas vraiment des autres pays d'Europe, si ce n'est par sa langue d'origine celtique. Sa situation géographique par contre, fait que l'on ne la traverse pas pour aller plus loin : on s'y arrête, on en repart éventuellement. Ce qui trouve sa place ici prend racine profondément. Pratiques disparues ailleurs et influences venant d'autres contrées entrent dans les traditions séculaires en prenant couleurs locales.

 

Jusqu'à la Renaissance la possession et l'emploi d'instruments de musique est l'apanage des ménétriers ambulants. Le monde paysan n'en a ni les moyens ni le temps. Pour accompagner la poésie, tel le lai breton, les harpes sont privilégiées, tandis qu’on peut imaginer fifres, hautbois et cornemuses reproduire aisément des répertoires chantés dont les échelles musicales sont identiques.

 

Extrait sonore d'une harpe celtique actuelle

 

Extrait sonore d'une harpe bardique

 

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Différentes éditions du Barzaz Breiz, Collection Archives départementales du Finistère. Les chants r

Trésors d'une culture paysanne

 

Elément essentiel d'une culture, le chant dans la langue locale diffuse histoires, anecdotes, informations. En 1839, Théodore Hersart de La Villemarqué publie le premier recueil de chants traditionnels en Bretagne : Barzaz Breiz. Il témoigne d'une grande richesse poétique et culturelle. Gwerzioù et Sonioù désignent l'un les textes aux sujets tristes ou graves, l'autre les chansons plus légères ou amusantes.

 

Parfois écrits sur feuilles volantes, les textes portent une histoire que le chanteur peut interpréter sur un air qu'il affectionne. Kan a boz désigne le chant à écouter. Le chant à danser en Centre-Bretagne est pratiqué en kan ha diskan : deux chanteurs, Kaner et Diskaner [chanteur et rechanteur], alternent en tuilant les fins de phrases. En Pays vannetais et Haute-Bretagne, le chant à répondre implique un groupe de chanteurs, voire l'assemblée toute entière, qui répète, à la volée, la phrase chantée par l'animateur principal.

 

Extrait sonore du kan a boz - Barbaloutig

 

Extrait sonore du Kan ha diskan – Le Guilloux – Kemener

 

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Miroir du monde (extrait) : carte, utilisée par Michel Le Nobletz, pour montrer au peuple breton la

Vous chantiez ? Dansez maintenant !

 

La Bretagne est terre de danse. De tous temps les bretons sont réputés fins danseurs, friands de danses communautaires dont les pas, issus des branles européens, servent aujourd’hui de base à la danse mise en scène.

 

Chaque terroir possède sa forme de danse : jamais en solo, au minimum en couple pour le Kas a-barh en pays vannetais, la gavotte en pays bigouden ou les danses kof ha kof (ventre contre ventre) en pays gallo. Parfois à quatre danseurs : Gavotte du pays d'Aven ou Quadrilles en pays nantais, mais sans limite pour les grandes rondes ou grandes chaînes que sont Dañs tro ou Gavottes, En Dro, Ridés, Ronds …

 

Vers 1600, le clergé fustige la pratique de la danse, la désignant comme activité diabolique. Cinquante ans plus tard, Mme de Sévigné s’émerveille devant la finesse des pas des danseurs en Bretagne.

 

Extrait vidéo Danses - couple de sonneurs

 

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Olivier PERRIN, l'aire neuve, 1838, Coll. AD29

Musiciens du peuple

 

Le chant est à la portée de tous pour raconter, bercer, divertir, entraîner ou faire danser. Mais la sonorisation n'apparait que vers 1950 ! Les instruments de musique permettent de mieux se faire entendre de loin, de s’adresser à un plus grand nombre de danseurs, de répéter un air sans devoir être limité par les paroles.

 

Pouvoir s'offrir des musiciens c'est aussi afficher son statut social ! Être musicien en ville, avant la Révolution, est régi par des lois corporatistes, pendant qu'en campagne les usages permettent aux musiciens "non académiques" de répondre aux demandes moyennant salaires.

 

Au lendemain de la guerre 1939-1945, la Bretagne connait encore quelques sonneurs faisant profession d'animateurs de noces, se déplaçant à pied, en vélo ou en train. Ils ont la connaissance de ce qui plaît ici où là et jouent des répertoires spécifiques pour les différents moments de la journée.

 

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Une grande noce dans le pays de Berrien (29) : les joueurs de clarinette animent en attendant le ser

Musique, pour accompagner la vie

 

L'activité principale des musiciens de tradition est l'animation des danses en toutes occasions : noces, pardons, foires, fins des travaux à la ferme et aujourd'hui encore festoù-noz ou bals bretons … Les instruments diffèrent d'une région à l'autre. Ici l'accordéon, là le couple bombarde-binioù. Les musiciens doivent aussi avoir à leur répertoire airs à marcher pour entraîner les cortèges et airs à écouter pour inciter les auditeurs au recueillement. Pour être engagé, il faut parfois se faire connaître en arpentant les marchés.

 

 

L'animation d'une noce comprend différents rites accompagnés musicalement : airs pour faire pleurer la mariée quand elle quitte la maison familiale, airs pour mener les cortèges jusqu'à l'église, airs pour faire danser après la messe… le repas est également rythmé par les musiciens avec des airs pour amener les rôtis ou accompagner le service du café … jusqu'à la Soubenn al Laezh (soupe de lait) avant le coucher des mariés.

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La veuze, jouée par J. Baron, 1981. © Padrig Sicard.

Instruments des temps anciens

 

Hautbois et cornemuses sont très courants en Europe à la Renaissance. Hérités de traditions millénaires, ils adoptent des formes très différentes suivant les goûts locaux.

 

En Pays guérandais la veuze mène les danses seule, alors qu'en Cornouaille et en Pays vannetais règne le couple bombarde – binioù. Instruments de factures artisanales, leurs gammes ne ressemblent pas à celles auxquelles nos oreilles sont habituées aujourd'hui.

 

La clarinette, instrument d'orchestre, évolue sans cesse : les modèles des premiers temps devenus obsolètes passent aux mains du peuple qui en use comme de bombardes, avec un doigté inapproprié qui en modifie le rendu sonore. Mais cela plait bien, notamment en centre Bretagne où elle est rebaptisée "Treujenn-Gaol" (tronc de choux).

 

Extrait sonore : Le Goff – Le Hettet – couple koz, air à marcher

 

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Grande cornemuse écossaise, jouée par Tristan Jarry aux rencontres de Menez Meur, 2018.© Padrig Si

Instruments des temps nouveaux

 

Les instruments dits anciens, aux sonorités réputées "criardes", ne répondent pas aux normes auxquelles nos oreilles sont habituées aujourd'hui. C'est pourquoi les accordéons commencent à investir les domaines traditionnels en début de XXe siècle, les diatoniques en premier puis les chromatiques. Avec eux arrivent également de nouveaux répertoires à la mode. Pour l'animation des noces un seul musicien peut remplacer un couple de sonneurs !

 

La grande cornemuse écossaise est préférée au petit binioù à partir des années 30 : elle donne de la prestance au musicien et développe une sonorité moins agressive. Elle est réellement adoptée au cours de la guerre sous l'appellation "Binioù Braz". Tous ces instruments nouveaux, suivis ensuite des guitares et synthétiseurs, ont amené leur lot de modifications à l'expression de la musique traditionnelle : adaptation des gammes, techniques de jeu, adaptation à la musique sonorisée …

 

Extrait sonore quatuor ADSX, cornemuses

 

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Kenvreuriez Ar Viniouerien - la Confrérie des Biniouistes - créée par Hervé Le Menn en 1932. Colle

Assemblée des sonneurs

 

Dans le dernier tiers du XIXe siècle, quand apparaissent saxophones et accordéons, que le train creuse son chemin dans la campagne bretonne, que la musique commence à se jouer sur des phonographes, des mouvements régionalistes développent congrès, fêtes folkloriques et concours de musique traditionnelle pour préserver une culture qui leur est chère !

 

En 1932, quelques bretons émigrés en région parisienne s'unissent pour former Kenvreuriez Ar Viniouerien (Confrérie des Biniouistes) : pour la première fois ils joignent la grande cornemuse écossaise à la bombarde, au binioù breton et au tambour pour jouer les airs du pays.

 

En 1943, la création de Bodadeg Ar Sonerion (l'assemblée des sonneurs) menée par Polig Monjarret a pour objectif de promouvoir un couple de sonneurs par canton … En reprenant la combinaison d'instruments bombarde, cornemuse et tambours, elle donne naissance à la formule Bagad dont le succès dépasse les ambitions.

 

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Bagad de Kerfeunteun (Quimper -29) au congrès du Bleun Brug – fleur de bruyère - à Tréguier en 195

Bagad, orchestre breton

 

Le Bagad voit le jour en Bretagne vers 1946. L'image que développe la grande cornemuse écossaise est la clé du succès de ces ensembles d'un genre nouveau. Très vite, les sonneurs sont motivés pour apprendre à jouer en groupe et adapter la musique bretonne au jeu en ensemble. Deux formations jouent en 1949, une dizaine un an plus tard et une centaine dix ans après.

 

Pour se distinguer les uns des autres, les groupes revêtent le costume traditionnel de leur terroir. De nombreux bagadoù se créent en milieu scolaire sous l'impulsion d'instituteurs-sonneurs militants : école du Moulin Vert à Quimper, lycée St Joseph à Landerneau et bien d'autres encore …Pour avoir accès au bagad, dans les années 50-60, les filles doivent parfois créer des bagadoù exclusivement féminins comme le Bagad Nominoë de Redon.

 

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Breizh-Touch , septembre 2007 : Les Bagadoù du nord-Finistère : Landerneau, Brest St Mark, Plabenn

Toujours, aller de l'avant !

 

Bodadeg Ar Sonerion (BAS), réalise dès ses premières années que, pour faire progresser les sonneurs, il faut relancer les concours comme il en existait avant-guerre. Ce sont deux grands championnats annuels qui sont créés durant les années 50 : l'un pour les couples de sonneurs, l'autre pour les bagadoù. Chacun y gagne en qualités musicales, en connaissances des différents répertoires traditionnels et en écriture de musique actuelle.

 

En moins de vingt ans, le discours musical des bagadoù de haut niveau s'échappe du schéma de base pour utiliser ses ressources sonores à la façon de l'écriture des concertos. Les triomphes rassemblant plus de 200 sonneurs, impressionnants à voir et à entendre, sont devenus l’acte de clôture des grandes fêtes d’été. En 2007, pour exprimer sa force culturelle, la Bretagne investit les Champs Élysées à Paris en y organisant une manifestation inédite Breizh Touch où 3000 sonneurs et danseurs défilent devant 200 000 spectateurs.

 

Extrait vidéo de Sonerion

 

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Cours de cornemuse en groupe au Bagadig ar Meilhoù Glaz à Quimper en 2020. © Padrig Sicard

Musiciens de demain

 

Former de nouveaux sonneurs est l'action prioritaire de Sonerion qui emploie en Bretagne, une cinquantaine d'enseignants. Chaque semaine ils se rendent auprès des bagadoù pour faire travailler des groupes d'élèves. Pour répondre à la demande de musiciens voulant pratiquer bombarde ou cornemuse hors d'un bagad, vers la fin des années 70, les Maisons Pour Tous, associations et écoles de musique municipales ouvrent des cours de musique traditionnelle.

 

Parallèlement, le centre Amzer Nevez, Conservatoire Régional de Musique, Danse et Sports Traditionnels, se crée à Ploemeur (56) grâce aux aides de l'État et de la Région Bretagne envers les fédérations culturelles. Ainsi, l’apprenti sonneur des années 2000 peut suivre et combiner différents cursus. Le métier d’enseignant de musique traditionnelle est aujourd'hui reconnu officiellement et fait l'objet de diplômes.

 

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Triomphe des sonneurs au Festival de Cornouaille en 1997, bouquet final d’une grande journée de dé

Folklore, richesse populaire

 

Folk-lore : culture du peuple

 

Vers la fin du XIXe siècle, les grands rassemblements populaires sont l'occasion de mettre en valeur costumes, danses et musique du pays. Les premières grandes fêtes, Fleurs d'Ajonc à Pont Aven, Filets bleus à Concarneau, sont créées en 1905 dans un but caritatif pour aider la population à surmonter les pertes de l'agriculture et de la pêche.

 

Cette valorisation trouve un écho dans la création de nombreuses fêtes annuelles en Bretagne. Après-guerre, avec la création des bagadoù, certaines fêtes deviennent des rendez-vous annuels avec le public : Grandes Fêtes de Cornouaille à Quimper, créées en 1923, Festival International des Cornemuses de Brest, organisé pour la première fois en 1953 pour fêter les dix ans de Bodadeg Ar Sonerion et qui migre à Lorient en 1971 pour devenir le Festival Interceltique. En 1986, Landerneau crée le Festival Kann Al Loar valorisant la matière bretonne et celtique sous tous ses aspects culturels.

 

Extrait vidéo de la Nuit Interceltique

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Affiche de concert, années 70. Collection particulière.

Alan Stivell

 

Après l'engouement des années 50, créé par le travail de la BAS, le soufflé retombe un peu vers le milieu des années 60. Les médias imposent les modes, c'est l'époque yéyé ! Alan Stivell, fils de Georges Cochevellou, facteur de harpes celtiques, jeune musicien breton formé au Bagad Bleimor à Paris refuse les dictats dans une démarche similaire à celle des créateurs de BAS et réussit l'exploit de capter l'audimat avec de la musique celtique. En 1972, il est invité à l'Olympia pour un concert au succès retentissant !

 

Les bretons se réveillent en entendant sur toutes les grandes radios de l'époque : Tri martolod ou Pop Plinn qui enflamment les émissions de Hit-Parade. C'est un bouleversement sans précédent qui redynamise la jeunesse et entraîne rapidement la création de nombreux groupes folks et rocks celtiques, en Bretagne et dans tout l'hexagone. S'en suivent nombre de tournées de grands concerts aux quatre coins de la planète.

 

Extrait vidéo : Human Kelt – Tri Martolod

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Les musiciens traditionnels explorent les possibilités des instruments divers, comme cette flute i

Le nouveau réveil des consciences

 

La période suivant 1968 réveille les consciences en donnant l'envie aux jeunes générations de se prendre en main. Alan Stivell ouvre la voie pour la reconnaissance des cultures. Les jeunes sonneurs, qui ont engrangé nombre de collectages de musique traditionnelle précédemment, se groupent pour créer Dastum, association de sauvegarde et valorisation de la mémoire immatérielle.

 

Les bretons ont retrouvé foi dans leur patrimoine culturel et le conjugue sous toutes ses formes : les fondateurs de la BAS, créateurs des bagadoù, sentent que le moment est venu de rouvrir les portes aux différents instruments et créent le Kan Ar Bobl, concours de chant traditionnel et de musique instrumentale, pied à l'étrier pour de nombreux groupes de fest-noz et de concerts qui adoptent tous types d'instruments de musique. La fin des années 70 voit la création des écoles bilingues, dont Diwan, qui enseignent la culture générale en breton.

 

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Bagad Istanbul en 2014 : Le Bagad Penhars et le groupe Kolektif d’Istanbul associés pour un cockta

Bretagne en scène

 

En 1989 un premier grand spectacle à la mise en scène élaborée, regroupe bagad, danseurs, sonneurs et groupes folks pour répondre à la sollicitation du Festival International de Folklore à Confolens. Il peut être monté grâce à l'aide de la Région Bretagne et du Département du Finistère.

 

En 1993 un nouveau pas important est franchi avec la création, lors du 70e festival de Cornouaille, d'un concert réunissant les grands artistes des différents pays celtiques. Cette réalisation se poursuit durant plusieurs années autour de Dan Ar Braz et l'Héritage des Celtes. Régulièrement depuis, la Bretagne se met en scène dans les grandes salles de spectacle ou les stades, pour des projets où artistes professionnels se mêlent aux musiciens et danseurs amateurs, venant du monde traditionnel et des scènes folk et rock celtiques. Consciente de la valeur de son identité culturelle, elle participe volontiers à des créations métissées.

 

Extrait vidéo du Bagad Melinerion vainqueur 2015 de l'émission Incroyables Talents

 

Extrait sonore de Dan ar Braz, l'Héritage des Celtes - Borders of salt

 

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